mardi 25 mars 2008

Au club…

Atmosphère légèrement british dans les salons et au bar du club de golf « Les trois hêtres ». A la tombée de la nuit, Rodolphe s’est installé et boit une bière pour se désaltérer.
Son ami et bras droit, Alain, l’accompagne. Ceux-ci sont à la tête d’une importante société immobilière qui appartenait au père de Rodolphe. Depuis le départ de son père, Rodolphe a opéré de nombreuses transformations dans les bureaux. Le rez-de-chaussée du 14 de la rue du Magistrat à Ixelles s’est modernisé, les clients sont reçus à l’arrière dans un écrin de verdure.

Alain et Rodolphe fréquentent régulièrement le club des trois hêtres.
Il est encore un peu tôt aujourd’hui mais Rodolphe ne s’attardera pas, il sort sa « petite femme » Marlène. Leur rencontre a eu lieu à l’agence où Marlène s’était présentée pour un poste de secrétaire. Tout de suite, un accord charnel a pris feu entre Rodolphe, le deux fois divorcé de 45 ans et la jeune femme âgée de 20 ans ! Elle s’est installée rapidement dans le vaste duplex de Rodolphe au 5e étage de la rue du Magistrat.

- Bonjour, mon cher notaire, comment allez-vous ?
- Très bien, cher ami. Mon épouse nous rejoindra dans quelques instants, elle termine de se changer.
- J’admire toujours le raffinement de ses toilettes.
- Oui, elle aime assortir les couleurs. De même, chez nous et à l’étude, elle veille à la décoration. A propos, nous organisons le mois prochain, le 16 novembre, une petite réception. Mon épouse a tenu à inviter l’échevin des travaux publics de notre commune, un de mes confrères. Acceptez-vous d’être des nôtres ? avec Madame bien sûr.
- Certainement, nous sommes flattés de l’invitation. J’ai justement quelques affaires sur le territoire de la commune d’Ixelles dont je voudrais m’entretenir avec vous, vos conseils sont toujours fort avisés.
- Téléphonez à l’étude et demandez à mon clerc de vous fixer rendez-vous au courant de la semaine prochaine à l’exception de mercredi, j’administre une vente aux enchères.
- Je n’y manquerai pas.
- Venez, je vais vous présenter à un couple de vieux partenaires, Mme et M. d’Outrelepont. Ils habitent à Linkebeek et possèdent une charmante petite demeure à Knokke. Si votre passion pour les voitures de courses vous tient toujours, n’hésitez pas à leur en toucher un mot. Thierry Boddin, notre dernier champion de Belgique, fait partie de leur cercle d’amis. Vous serez en terrain fertile pour concrétiser vos projets.
- Chers amis, je vous présente Rodolphe Falmignoul, passionné de courses automobiles. Il est le propriétaire de quelques modèles uniques. C’est un fin connaisseur, meilleur qu’en vins, n’est-ce pas Rodolphe ?
- Ne dévoile pas ainsi mes défauts, Paul, les dégustations de vin au club tiennent une bonne place dans mon agenda et je compte m’améliorer.

Rodolphe et Alain quittent le club un peu après 19 heures. Un parcours agréable et le sentiment de ne pas avoir perdu son temps en ce début de soirée automnale.

Un joli minois, des yeux d’un brun ardent, une silhouette élancée, souvent vêtue d’une petite robe noire, voilà ce qui permet à Marlène de se sentir à l’aise partout et de se glisser dans des conversations animées. Marlène avait rencontré Rodolphe aux conférences de la Faculté de droit . Cet homme au regard vif, observateur, dans lequel on décelait de la gentillesse, des questions, des émotions l’avait attirée. Cette façon de regarder autour de lui avait tout de suite plu à la jeune femme, elle s’y reconnaissait pleinement.
Rodolphe était souvent entouré de dames d’un certain âge. Il plaisait et, de son côté, il appréciait leur compagnie et surtout leur admiration. Rodolphe passait avec aisance d’un sujet à l’autre, le golf, le tourisme, les vins, les voitures. On sentait cet homme sûr de lui mais discret au sujet de lui-même et jamais médisant. Il inspirait la franchise et la maîtrise de son métier à toutes ces personnes. Certaines n’hésitaient pas à lui confier la gestion de leurs biens.
Marlène aimait exercer ses capacités d’observatrice sur Rodolphe. Certes, il attirait les jeunes femmes par la flatterie, par l’exposition de ses richesses et n’hésitait pas à lancer des invitations pour un barbecue, pour la naissance de sa fille et maintenant pour l’inauguration de la piscine qu’il faisait installer chez lui. Marlène se sentait légèrement submergée par les activités mondaines de Rodolphe.
Qui se cache derrière ce Rodolphe si avenant, se demandait Marlène, un être qui se livre très peu et qui contrôle ses sentiments.
Les parents de Marlène, tous deux avocats avaient enseigné à leur fille le don de l’observation, fort utile dans leur profession. Pour ces deux avocats d’affaires, l’attention portée aux événements, aux personnes était au premier plan de leurs préoccupations.
Les parents de Rodolphe sont décédés, son père, qu’il admire, il y a quelques années. Sa mère, par contre, il n’en parle jamais, elle est morte quand Rodolphe avait 10 ans. Marlène n’en sait pas plus. Dans son portefeuille, la photo de sa mère est toujours à la même place. C’est une photo ancienne, elle avait un joli visage enfantin entouré de boucles châtains.

Dans son bureau, un portait en pied de cette jeune femme dans un joli cadre marqueté est posé sur un guéridon à côté du fauteuil de Rodolphe. Marlène s’y est installée un moment, machinalement elle prend le portrait en main pour l’admirer de plus près. Sur le visage de la mère de Rodolphe se perçoit un joli sourire, elle est très belle dans son tailleur Chanel avec un simple collier de perles. Les doigts de Marlène caressent le cadre quand à l’arrière, elle touche un bout de papier légèrement décalé. Elle tourne le portait et lit, stupéfaite, le faire part de décès de madame Falmignoul, qui a perdu la vie sur les routes de Provence. Vraiment étonnant, se dit Marlène, Rodolphe m’a raconté que sa mère était morte suite à une longue maladie et qu’il l’avait peu vue les quelques années précédant son décès. Elle était souvent dans une maison de soins.
Marlène est intriguée et mal à l’aise. Elle ouvre avec précaution et angoisse le tiroir du petit guéridon et trouve des coupures de presse. Madame Falmignoul a succombé à un accident de voiture, elle conduisait elle-même sa voiture décapotable en compagnie du Comte de M. A ce moment-là, l’ascenseur se met en route, Marlène remet tout à place et se dirige vers la porte pour accueillir son mari. Est-ce la raison de la distance que Marlène perçoit, à chaque fois, qu’elle lui parle de sa famille ? Elle ne doute pas de son amour pour elle, mais …combien de temps résistera-t-il à la quête de Rodolphe.


Lua confiée à la baby-sitter, Marlène est prête à accompagner Rodolphe à l’invitation du notaire. Une petite robe noire qui lui sied parfaitement, une écharpe rouge, des boucles d’oreilles discrètes l’habillent avec distinction.
Marlène aime sentir le regard des autres femmes sur elle, particulièrement celui des femmes posées qui lui envient sa jeunesse. Elle n’est pas non plus indifférente au côté rassurant des regards masculins.
Que cette soirée passe vite, pense-t-elle, elle a tellement envie de profiter de ce moment et de cette nuit avec Rodolphe. Nécessité d’entretenir ses relations lui a soufflé Rodolphe devant son impatience à quitter les lieux.
Marlène décide alors d’observer cette soirée comme un spectacle, car c’est bien d’une représentation qu’il s’agit. Chacun y tient un rôle et essaye de se glisser au mieux dans son personnage. Certaines y déploient même un certain talent.
La fille du notaire est assise près de d’elle, elles ont le même âge et bavardent de la spontanéité et des changements fulgurants de leur fillette respective. A deux pas, Rodolphe s’entretient avec le notaire. Qu’ont-ils à se dire ? Ils parlent à voix basse, légèrement à l’écart des autres groupes. Marlène tend l’oreille. Comme d’habitude, les termes gestion, vente de biens, viager parsèment leur conversation. Le notaire dans un geste d’intimité se rapproche de Rodolphe et baisse la voix. Il demande des nouvelles d’une de leurs protégées fort âgée.
- Son opération aux yeux ?
- N’a pas donné les résultats attendus, répond Rodolphe. Sa vue continue à baisser. Je lui rends visite deux à trois fois par semaine et, à partir de la semaine prochaine, un service communal viendra lui apporter ses repas. Je continuerai à assumer ses petites courses à l’épicerie et à la pharmacie.
- Fort bien, répond le notaire, mais a-t-elle signé la vente de son appartement ?
- Pas encore.
- Tu dépenses beaucoup de temps auprès elle, Rodolphe, il faut être rentable.
- Oui, je t’entends bien. Par contre, j’ai obtenu la clé de son coffre bancaire.
- Félicitations, mon cher.
Reprenant un ton normal, Rodolphe explique à son ami et mentor que madame Lemaire est très satisfaite de la maison de repos qu’il lui a trouvée, elle s’y plait énormément et ne regrette pas d’avoir mis en viager ses biens, cela lui permet de vivre confortablement et de ne plus se soucier de locataires, de gestion, elle compte lui en donner l’administration.
Marlène se demande qui est cette dame à la mauvaise vue. Rodolphe semble lui apporter son aide dans de nombreux domaines. Certes, Rodolphe est un garçon serviable, enjoué, agréable mais qui est-elle pour l’attirer de la sorte. Je ne le connaissais pas sous cet angle. Souvent, il préfère fréquenter son club de golf et briller et faire le joli cœur parmi ces dames. C’est vrai, qu’elles sont toutes fortunées…

Et tes études, ma chère, tu sais que ton père et moi, nous y tenons beaucoup. Une jeune femme doit avoir un diplôme.
Voilà ! Je passe un moment avec ma mère et elle reprend son sujet favori.
Ton mari est plus âgé que toi, ton avenir et celui de Lua sont à construire, poursuit-elle.
Etre la petite-fille d’une soixante-huitarde et la fille d’une avocate qui s’est engagée dans la défense des femmes battues mènent à ce genre de conversation. Et si, songe Marlène, on remontait à mes arrières grands-mères, femmes heureuses qui se sont occupées de leur maison – avec des bonnes, bien entendu – et de leurs enfants…

Dans le loft égayé par les babillages de Léa, les paroles de ma mère continent à titiller mes oreilles.
Rodolphe tend les bras : Viens, ma chérie, viens chez Papa, il a une surprise pour toi. Tu es douce comme la soie. Ta maman a bien choisi ton prénom – Lua, la soie en chinois.
Une rapide apparition de Patrick qui lève les yeux au ciel à la vue de son père et un claquement de porte ne perturbent en rien Rodolphe. Lua agit comme un aimant sur lui.
- Rodolphe, j’ai envie de retourner à L’Unif.
- Pourquoi, chérie, tu n’es pas bien ici, regarde autour de toi.
- Je n’ai pas de diplôme.
- Est-ce important, ma chérie ?
Il me prend dans ses bras, m’attire vers lui. Sa main effleure mes genoux.
- Une femme aussi belle que toi ne gaspille pas sa beauté.
- Que veux-tu dire ?
- Marlène, les jolies femmes ne font pas d’études, elles laissent cela aux laiderons.
- Et ma mère ?
- Elle est d’une autre époque, les femmes voulaient prouver quelque chose. Embrasse-moi.
Les gestes de Rodolphe attisent mon désir, ses mains m’effeuillent. Rodolphe, si tu disparaissais, si tu me quittais. Les lèvres de Rodolphe scellent les miennes…

Ma mère a téléphoné hier après-midi, elle savait Rodolphe en réunion, elle insiste :
- Alors, ma chérie, pour tes études, j’ai bien réfléchi, engage une nurse à temps plein, vous en avez les moyens et retourne à l’Unif, tu auras des amis de ton âge, tu obtiendras un diplôme. Tu dois convaincre ton mari. J’ai raison, fais attention, le temps passe.

Le soir même, au restaurant, Marlène est pleine de bonnes résolutions mais c’est sans compter sur la tactique de Rodolphe
- Marlène, tu sais, la petite dame à qui je rends souvent visite, elle ne peut plus lire, elle se déplace avec de plus en plus difficilement dans son appartement. Ne plus pourvoir lire, c’est affreux. Je lui ai parlé de toi, il faudrait que tu viennes la voir !
- Si tu veux, Rodolphe.
- Elle a confiance en moi, je lui lis son courrier, ses papiers. J’ai trouvé une dame de compagnie pour la distraire et la sortir de temps en temps.
- Oui
- Il faudrait que tu viennes pour l’aider à choisir son mobilier en vue de son déménagement dans une maison de repos.
- Je croyais qu’elle voulait à tout prix rester chez elle.
- On va arriver à la convaincre.
- Rodolphe, je voudrais te parler…
- Bien sûr, ma belle. J’ai pensé, avec le goût que tu montres pour les belles choses, pour la décoration, que tu pourrais visiter les salles de vente avec moi. Tu verras, c’est passionnant.
- Mais, Rodolphe…
- Ecoute, près de la place du Châtelain, j’ai déniché un sympathique rez-de-chaussée, on le transformera en boutique d’antiquaire de luxe. Tu auras une occupation, tu viendras avec moi dans les salles de vente…tu auras quelque chose à toi. Qu’en penses-tu ?
- Rodolphe, mes études de droit…
- Tu imagines cinq ans d’études, puis être stagiaire, gagner petitement ta vie… Moi, je t’offre une boutique à toi avec de superbes meubles, une décoration que tu imagineras, des idées tu en as, des rencontres avec des antiquaires…
- Et Lua ?
- Mais tu fixeras tes heures d’ouverture à ta guise, tu prendras une aidante, tu rendras visite à de sympathiques vieilles dames.

Voici quatre semaines que Marlène a reçu les clés de sa boutique. Rodolphe lui avait fait visiter les deux pièces à l’avant qui serviraient d’exposition, puis il l’avait doucement attirée vers l’arrière. Il lui avait susurré que ce petit espace pourrait devenir un lit douillet lorsqu’il viendrait à la boutique. Cette fois-là, ils avaient fait l’amour avec intensité sur le coin de l’unique meuble, sans le moindre confort. Marlène s’était sentie, à sa grande surprise, fort excitée. Depuis, petit à petit, elle s’approprie l’idée d’avoir une activité à elle, sa boutique…
Elle se sent légère et pleine d’énergie.

Une fin d’après-midi, peu après, elle déballe des échantillons de tissus, pourquoi ne pas les montrer à Rodolphe ? Elle prend l’ascenseur intérieur qui mène de l’appartement aux bureaux de Rodolphe.
Elle s’arrête net dans le couloir : Rodolphe n’est pas seul, d’autres voix s’élèvent.
- Mais quel imbécile ce locataire du second !
- On ne lui a rien demandé, qu’il se mêle de ses oignons !
- Il a fait échouer notre plan et cette vieille est coriace, difficile à convaincre d’autant plus qu’elle y voit de moins en moins, elle est méfiante.

Marlène reconnaît la voix de Rodolphe et celle du notaire. Et un troisième personnage dont elle ne parvient pas à reconnaître la voix, est présent.

Marlène reste tapie derrière la porte, ce n’était pas le moment d’entrer mais sa curiosité était éveillée.

- Mon cher docteur, il faudra trouver un autre moyen pour lui faire quitter son appartement et l’installer à la maison de repos. Il nous faut une solution rapide, l’appartement est vendu !

Marlène comprend qu’ils parlent de la petite vieille non voyante. Rodolphe va souvent la voir et il lui a présenté Marlène comme antiquaire.

- Oui, mais elle n’a pas encore donné son accord pour que je sois son administrateur provisoire. Je n’ai pas encore tous les pouvoirs.
- Ne vous inquiétez pas, Rodolphe, quand elle a signé la vente de son appartement, je lui ai demandé deux signatures, prétextant que la première était illisible, nous pourrons nous servir de l’autre …
- Bien …Je crains que ce locataire tourne un peu trop autour de nos affaires, ajouta Rodolphe.
- En effet, répondit le docteur, il joue à l’homme offusqué. Quand il m’a téléphoné le vendredi soir, je lui ai proposé de partager avec nous les bénéfices de cette affaire.
- Vous n’avez pas cité nos noms !!
- Bien sûr que non, mon cher. Je lui ai expliqué que, suite au long week-end de l’Ascension (quatre jours) et de l’absence des dames de compagnie, notre vieille amie s’était retrouvée avec un frigo vide, que c’était le seul moyen pour lui faire comprendre qu’il n’était plus possible de vivre seule. Ce charmant locataire a décidé que lui et son épouse prépareraient les repas de notre vieille amie jusqu’au dimanche soir. Je l’ai laissé faire, je vous ai prévenus dès que possible, à nous de trouver une autre solution.
- Heureusement, Rodolphe, qu’elle t’aime bien, notre amie et que tu as pu mettre l’argenterie et les bijoux en lieu sûr.


Marlène, tapie dans le noir près de l’ascenseur, en a assez entendu. Elle commence à comprendre la belle amitié entre le notaire et Rodolphe ! En plus ils ont un troisième comparse, un jeune médecin. Si c’est celui auquel Marlène pense, il s’est installé un superbe cabinet dans l’une des plus belles avenues d’Uccle.

Doucement, elle décide de prendre l’escalier, la moquette étouffera ses pas. Vient-elle de mettre le doigt sur l’origine du luxe, du confort, qui l’éblouissent tant ?